À propos du livre du soldat Suisse

Nous sommes en 1959, tout mâle helvétique atteignant le cap de la vingtaine est alors en âge de voter, avec pour contrepartie l’obligation de porter plusieurs mois durant le tristement célèbre déguisement vert kaki.

Il reçoit gracieusement un manuel devenu depuis lors culte dans les milieux fanatiques conservateurs, l’aujourd’hui rarissime « Livre du Soldat » . Sur pas moins de trois-cent-quatre-vingt-quatre pages ce bouquin tente d’inculquer un semblant d’éducation aux nouveaux troufions dociles , allant de l’histoire édulcorée du pays aux gestes qui sauvent en cas de bombe nucléaire.

Parmi le ramassis de clichés propagandistes on trouve quand même quelques belles paroles, je les ai sélectionnées pour toi, avec l’intention louable de réajuster ton dressage.

Nulle part comme chez nous, vie civile et vie militaire ne sont pareillement mêlées dans le train-train quotidien. L’enfant regarde avec intérêt le sac et le fusil du papa suspendus au galetas ou au grenier.

(page 16)

L’enfant se demande également s’il peut jouer avec cette belle arme, mettant parfois son imagination à exécution, tuant accidentellement un membre de sa famille. Car être un soldat suisse c’est surtout avoir une arme létale à la maison en permanence, car contrairement aux idées reçues ce n’est pas le monopole des criminels étrangers.

Papa est enfin un homme quand il rentre de son service, avant on ne savait malheureusement pas trop ce qu’il était. Car sache-le, être un homme n’a rien à voir avec la génétique, l’éducation ou la taille de la bite. Non, être un homme c’est avant tout avoir la volonté de ne pas envoyer péter un type plus con que toi qui passe ses journée à te gueuler dessus.

Il rentre en son village mûri, enrichi, développé physiquement et moralement. L’éducation militaire qu’il a reçue, la vie tout entière du pays va en bénéficier.
Si l’école de recrues n’existait pas, il faudrait la créer…

(page 17)

Après plusieurs mois d’humiliations permanentes le soldat est d’ailleurs tellement développé moralement qu’il fonce chez un bon psychiatre dans le but d’y obtenir une dispense médicale.

Certains passages du manuel se veulent rassurants et encourageants. Désespérés et à bout d’arguments, les auteurs utilisent alors leur cheval de bataille favori : la tradition.

Citoyen-soldat, ton devoir est tracé par une tradition vieille de près de sept siècles. Si tu veux être libre, sois un bon citoyen, sois un bon soldat!

(page 17)

Ce serait dommage de bousculer une tradition vieille de sept siècles, grâce à Dieu aujourd’hui nous brûlons toujours les sorcières, et guillotinons nos rois lorsqu’ils nous gonflent un peu trop. Citoyen-soldat, ne réfléchis pas, fais juste comme grand-papa.

Un bon Suisse est celui qui sent d’abord battre son cœur quand, un jour de fête, sur la place publique, il découvre, flottant au vent, la bannière de son canton.

(page 40)

Le bon Suisse pensera également à saluer le drapeau, puis il déposera une gerbe de fleur à ses pieds et lèchera le mât avant d’entreprendre un rapport sexuel avec la poulie, pour la patrie bien sûr.

Chaque Suisse doit respecter la religion de son prochain. C’est dans le respect de nos différences que réside le secret de notre unité.

(page 72)

Ce précepte est d’ailleurs intégralement suivi par l’extrême-droite helvétique, grande protectrice de l’armée et de ses valeurs centenaires.

Toute ancienne recrue se souviendra des longues marches forcées, du paquetage complet porté sur le dos, des ampoules aux pieds. Tu seras heureux d’apprendre que c’était pour ne pas que tu perdes tes jambes.

Pourquoi tant d’hommes qui s’alourdissent et bedonnent? Parce qu’ils ne savent plus marcher.
La paresse, le goût du confort, l’automobile feront bientôt de notre peuple un peuple de culs-de-jatte

(page 110)

Notons qu’Internet est également un outil diabolique, il rend les gens gros, cons et culs-de-jatte. Figure toi qu’on y trouve même parfois des blogs de citoyens antimilitaristes indignes de leur passeport à croix blanche, il leur faudrait une bonne guerre mon brave monsieur.

Le peuple suisse aime son armée; il en est fier parce qu’elle accomplit noblement son devoir. Quand le drapeau des bataillons passe dans la ville, le cœur de la foule bat plus fort et les hommes se découvrent, émus, respectueux.

(page 126)

D’autres homme au contraire se couvrent avec des cagoules noires et balancent de gros pavés sur la gueule des soldats qui défilent, c’est quand même plus attractif que regarder passivement une bande de pingouins verts kakis.

On critique, on critique, mais n’oublions pas que le militaire est un être vivant presque comme les autres. Situé entre l’algue et le plancton il n’en demeure pas moins une entité biologique dotée d’une certaine forme de raisonnement, lui permettant d’utiliser la ruse pour péter littéralement le cul de ses adversaires.

(page 305)

Ainsi, quand tante Jasmine reviendra prendre possession de sa maison après la guerre, au premier signe de fatigue de sa part ses intestins tapisseront agréablement les murs du séjour.

Chaque soldat, par sa bonne tenue, contribue ainsi à assurer la paix à son pays. Ses négligences, ses fautes, au contraire, sont un risque de guerre.

(page 131)

Une braguette mal fermée et c’est le drame, la troisième guerre mondiale qui débute, une invasion d’extraterrestres belliqueux, la fin de l’univers ou pire, un disque de Justine Bibeurre qui passe en boucle à la radio.

(page 113)

Es-tu l’homme réel qui subit difficilement sa condition militaire, ou le taré sous amphétamines qui vit dans un manga?

Dans les deux cas, n’oublie pas que tu es avant tout un soldat.

Tu entres au service. La fanfare joue : « Au Drapeau » . Ton cœur s’émeut. Te voici de nouveau sous le régime militaire. De citoyen, tu redeviens soldat.

(page 150)

En une fraction de seconde ton honneur n’a plus aucune valeur, tu deviens un bouffon aux yeux du grand public, un peu comme si tu perdais ton froc en pleine rue. Mais ne t’inquiètes pas, car ton cœur s’émeut.

Nous autres Suisses connaissons bien la situation : Vaincre ou mourir !

(page 290)

Ou, plus intelligemment, se barrer.

Fort heureusement, les sympathiques bandes dessinées étaient déjà d’actualité au temps jadis. Ainsi, pour celles et ceux qui ne sauraient pas lire, de jolis schémas explicatifs détaillent certains points.

(page 107)

On pourrait finalement penser que l’armée est une tare masculine, alors que dans cette ambiance intime de franche gaité on retrouve parfois quelques femmes, certains chapitres leurs sont d’ailleurs consacrés.

La femme est don de soi, élan, tendresse, générosité, dévouement, amour. Et c’est au foyer qu’elle peut mieux s’épanouir parce que c’est là, dans les temps normaux, qu’elle peut exercer tout à la fois les vertus de son âme, les élans de son cœur et les grâces de son esprit.

(page 61)

Dites non à la drogue.

On apprendra également qu’il ne faut pas révéler les informations confidentielles que l’on pourrait grappiller au fil du temps, la sécurité de l’État en dépend.

Et pour les femmes qui seraient femmes, on leur attribue des tâches à leur juste valeur.

Dans les arsenaux elle coupe, raccommode, repasse, en un mot, accomplit pour l’armée un travail typiquement féminin.

(page 374)

Et pendant ce temps, le typiquement masculin se prendra des grenades à fragmentation dans la gueule, parce qu’on a globalement que ça à foutre.

L’ennemi est à nos portes, n’oublie donc pas de bien graisser ton fusil et tes pompes, ce serait dommage que l’on perde la guerre à cause de ta négligence.

Source : Même pas mal

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