Rencontre anarchiste en Tunisie (Tunis)

Nous nous sommes rendus à Tunis afin de rencontrer les camarades avec qui nous avions pris contact lors du meeting international – Réseau de luttes – à Tunis, en septembre et octobre 2011.
L’objectif de cette rencontre était de prendre contact directement, de présenter la Fédération anarchiste et de voir ce que nous pourrions faire ensemble afin d’aider à l’émergence d’un mouvement anarchiste en Tunisie.
La réunion s’est déroulée dans un centre culturel. Une cinquantaine de personnes sont passées. Nous avions emmené des journaux, des livres, des brochures, des autocollants et des affiches. Tout est parti rapidement et a suscité beaucoup d’intérêt.
Il y a une forte demande de clarification idéologique sur l’anarchisme. La question de la religion reste centrale bien qu’occultée ou remise à plus tard. Les camarades tunisiens insistent sur la question sociale, la répartition des richesses, sur la destruction du pouvoir politique. Par contre, ils veulent garder un mouvement de masse et populaire. Du coup, ils évitent les sujets qui fâchent, notamment la religion qu’ils ne veulent pas attaquer de front pour ne pas se couper des bases populaires, en la reléguant à plus tard après avoir résolu la question sociale. De même, ils ont une vision très négative des luttes pour des libertés individuelles (liberté d’expression, liberté de conscience, etc.). Ils pensent que ce sont des libertés « bourgeoises » qui occultent la réalité sociale et les inégalités. La préoccupation du peuple est de pouvoir vivre. Quels sens ont des libertés individuelles, des droits quand la principale préoccupation est de se nourrir, de se vêtir, de se loger ? Quand la misère sociale empêche tout simplement de jouir de ces « droits » ?
Afin de conserver un mouvement de masse, ils luttent aussi avec tous les groupes et groupuscules communistes, marxistes, trotskistes, etc. Ils sont cependant très clairs sur la nécessité de briser l’État et rejettent les élections en bloc. Pour eux, ce sont les « guéguerres » politiques électorales qui ont mis un frein à l’élan révolutionnaire populaire.
Il y a une réelle liberté de parole même si nous nous savions surveillés. Cependant, la situation sociale reste tendue. Il y a encore des manifestations, réprimées violemment. Des milices islamistes, liées à Enhada – vitrine officielle mais aussi dangereuse – agressent les femmes dans la rue. Les camarades tunisiens craignent une islamisation de la société comme en Algérie. Par exemple, des mosquées se construisent dans les casernes.
En tout cas, la preuve est faite que la bourgeoisie « éclairée » a préféré s’allier aux islamistes plutôt que de laisser se poursuivre l’élan révolutionnaire. C’est encore pour cette raison que les camarades tunisiens sont très réticents sur les libertés « individuelles bourgeoises ». La bourgeoisie accepte de museler les libertés du peuple car son statut privilégié lui permet de bénéficier de libertés privilégiées.
Dans la rue, l’armée et la police sont de nouveau bien visibles. Les principaux bâtiments officiels sont protégés par l’armée, entourés de barbelés, afin d’éviter d’éventuelles occupations par de nouvelles manifestations. Le mouvement révolutionnaire tunisien va donc devoir inventer de nouvelles formes de lutte. Il y a une réelle tentation à créer des structures syndicales autonomes, autogestionnaires. L’idée de récupérer des usines victimes de délocalisation, des logements vides, fait son chemin.
Il reste les structures de lutte des diplômés chômeurs, les comités de défense de la révolution, même si ceux-ci sont en sommeil. Le feu couve encore sous la braise.

Secrétariat aux relations internationales de l’IFA (International  des Fédérations Anarchistes)
La Tunisie révolutionnaire et anarchiste

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Azyz A., 28 ans, activiste tunisien, semi-écrivain et ingénieur en informatique.

Comment as-tu participé à la révolution ? Qu’est-ce qui te semble le plus intéressant aujourd’hui ?
Depuis l’âge de 17 ans, je me suis trouvé en support continu aux luttes sociales, depuis que j’avais organisé une grève au lycée qui m’a value une arrestation et trois jours de torture brutale. Depuis, j’ai essayé d’être dans toutes les grèves, sauvages ou encadrées, ouvrières et estudiantines, ce qui m’a permis de bâtir une certaine expérience et d’avoir un large réseau de connaissances. Lorsque les événements ont commencé à Sidi Bouzid (étant originaire d’un village de Sidi Bouzid) je me suis chargé un premier moment de relayer l’info sur Internet, infos recueillies de personnes que je connais, dont plusieurs syndicalistes. Le fait que je suis actif sur Internet (j’ai co-organisé les protestations contre la censure du web avec d’autres blogueurs et cyberactivistes, étant basé sur l’approche du modèle TAZ, ce qui m’a permis une certaine notoriéé) a permis à plusieurs de suivre le cours des événements, et m’a permis en un premier temps de faire de la propagande anti-gouvernementale, et un second temps d’organiser les manifs à Tunis, du 25/12/2010 et celle du 27/12/2010, ou j’ai dû balancer de faux documents de l’UGTT (syndicat) appelant à manifester et à la grève. Puis avec Slim Amamou, on a eu l’idée de faire un « harcélement » sur les channels de Anonymous pour les inciter à faire une opération spéciale en Tunisie, ce qui a marché. Arrêté le 06/01/2011 au ministère de l’Intérieur, emprisonné le 10/01/2011 pour 5 ans, j’ai été relaché par Ben Ali le soir du 13/01/2011, où j’ai directement participé à l’appel de la grève générale du 14/01/2011 et puis à la manif le lendemain. Aprés, j’ai changé de discours affichant mon soutien au mouvement libertaire et à l’autogestion en tant que mode sociétal souhaité. Depuis je continue le même travail. Ce qui me semble le plus important et intéressant aujourd’hui, c’est de connaître au détail près les conditions sociales du peuple tunisien, de faire un travail de base sur les ouvriers et marginalisés pour commencer à appliquer des expériences d’autogestion et attaquer le capitalisme naissant, de faire des études socio-politiques, anthropologiques et culturelles révolutionnaires, et de penser de nouvelles solutions plus liées à la réalité. Et aussi il me semble important de travailler avec tous les révolutionnaires de tout bord, s’échanger des conseils, aller refaire une même forme de travail réusi ailleurs.

Quelle est la situation économique et politique en Tunisie, un an après la fuite de Ben Ali ?
La situation économique reste fondamentalement la même, un Etat fiscal, une semi-féodalité dans le secteur de l’agriculture, des oligarchies nationales se partageant les grands secteurs de l’artisanat et de l’entrepreunariat (centralisé sur les côtes car toute production est évidemment destinée à se vendre ailleurs), le secteur indistruel étant « loué » ou délaissé pour les capitalistes occidentaux. La situation politique tend vers une partitocratie qui cherche une formulation de la démocratie bourgeoise représentative.

Quelles sont tes craintes par rapport à l’évolution de la société et de l’élection du gouvernement Nahdha ?
Je crains juste que l’ignorance s’installe de manière fondamentale. La politique est appliquée selon le modèle comportemental des hooligans de foot, tandisque les rapports de production ne sont toujours pas en train de bouger. Le « mendicisme » qui devient de plus en plus la base de protestation (solution facile pour les partis n’ayant pu accéder au pouvoir) réconforte l’attachement à l’Etat grand et suprême fournisseur de solutions de vie. Il est important d’impliquer les gens pour qu’ils récupèrent leurs droits au lieu de les mendier. Quant au gouvernement Nahdha, il ne suscite rien de vraiment spécial pour moi, vu que d’ores et déjà tous les partis sont économiquement libéraux et fondamentalement autoritaires. La Nahdha, par sa continuation de la politique des « colonisés par intérim » ne pourra pas toucher aux « privilèges bourgeois », bien au contraire elle les protégera pour avoir sa bonne note, et des états occidentaux, et des oligarchies monétaires tunisiennes.

Y a-t-il encore des luttes sociales, syndicales en Tunisie ? Quelles sont les perspectives pour un mouvement anarchiste ou syndicaliste révolutionnaire ?
Les luttes sociales n’ont pas cessé, elles sont juste en train de se répéter sans but précis, mis à part protester en soi et l’utilisation par des partis de ces protestations pour des fins politiques, et par d’autres pour des fins de « show du misérisme ». Cependant il y a des lieux où la lutte est encore plus pensée et radicale, comme à Gafsa ou Manzel Bouazyene, ou Jebeniana. Pour ce qui est du syndical, le problème est dans la rupture organique entre « syndicalistes de base » et « syndicalistes officiels », rupture qui a un peu disparu du 08/01/2011 jusqu’au 27/02/2011 et qui a repris aprés. Les syndicalistes de base n’ont aucune influence sur leurs supérieurs, le contraire n’est pas vrai cependant. Il y en a pleins qui font du bon travail, mais le mouvement ouvrier actuellement sombre dans des petites demandes sans toucher aux fonds des problèmes. A mon avis, il est temps de se joindre aux ouvriers , de travailler avec eux, de former un réseau de syndicalistes de base capables de lever le véritable problème de l’exploitation.

Quels sont tes projets militants ?
Ce que je compte effectuer, c’est trois projets : l’un de caractère intellectuel qui comporte un journal humouristique anti-autoritaire, le travail avec de nouveaux musiciens jeunes pour créer une musique contestataire populaire (au vrai sens du terme), le travail de recherche et d’études via un centre d’études sociales. Le second projet étant de participer à instaurer la première expérience autogestionnaire réfléchie dans des usines et des champs. Le troisième est la mise en place d’un groupe « anti-salaf » qui aura pour première tâche de se manifester et faire le « show d’existence » à chaque fois que les salafs se manifestent pour faire leur show d’existence. Ce sont mes projets pour l’année 2012 et je compte bien y avancer.

 

Source : Groupe Regard Noir (Paris) de la Federation Anarchiste

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