Prison: Où il n’est pas question du taulier mais de la taule

Ce mois-ci, j’étais peu à l’usine. J’ai bradé mes congés de l’année pour aller présenter mes bouquins à travers la France. Parmi ces déplacements, je me suis retrouvé à intervenir au centre de détention de Val-de-Reuil (Eure). Ce n’est pas la première fois que j’interviens en prison, je sais que ce sont des moments forts et, du coup, j’accepte toujours les invitations à l’intérieur des murs. Je sais que je n’y vais pas pour rien. Je sais aussi que je n’y vendrai pas de livres, mais ce n’est pas le but. Je sais enfin que c’est facile d’intervenir en taule quand on en ressort le soir.

Au centre de Val-de-Reuil, ce ne sont pas des tendres, mais des condamnés à plus de douze ans pour braquages, trafics divers et même meurtres. C’est Pierrot, le premier, qui me prend en sympathie et qui me chaperonne. Âge indéterminé, tombé pour braquage (« Mais je suis innocent »), il attend la conditionnelle, comme la plupart. C’est d’ailleurs l’espoir de tous ceux que je croise. Il s’occupe de la bibliothèque de la prison. Pierrot me raconte sa vie, du moins sa version : le Maroc, son eldorado (et j’imagine bien les trafics qu’il organisait et dont il me parle à mi-mot), la taule, bien sûr. Il a tout du titi parigot, la gouaille et l’air canaille. Puis il me présente à quelques-uns de ses codétenus, laissant de côté les « pointeurs » condamnés pour viol ou pédophilie. Il y a Yvon, le Breton, qui présente bien. La cinquantaine, il sortira théoriquement en conditionnelle dans trois mois. « Et là, j’arrête les conneries. Maintenant, je me range. Je vais m’occuper du resto avec ma femme, point barre. De toute façon, elle ne supporterait pas que je retombe. Parce que quand on est en taule, la famille souffre aussi. »

Il y a cet autre. Cassé. Il s’exprime avec difficulté et tremble sans arrêt. C’est Pierrot qui parle pour lui : « Ça fait quarante ans qu’il est en prison. Quand ils disent, à la télé, qu’on sort au bout de vingt ans, tu parles. Lui, il était de toutes les mutineries en prison. Et ils l’ont cassé. Lors d’une opération chirurgicale, le bistouri a glissé, et regarde comment il est. »

Rachid, lui, s’en sort mieux. Il est jovial et on le croirait tenir un commerce. « Moi, j’m’en sors bien. J’ai pris trente ans, et j’en ai encore cinq ou huit à faire. Mais j’me débrouille. » Il s’occupe d’associations sportives de prisonniers, organise des matches et des tournois inter-prisons. Il a fait venir Trust et Grand Corps malade ici. « J’ai un carnet d’adresses. » Mytho ? Je ne sais pas. À l’écouter, il a fait sa vie ici et semble la gérer, comme la comptabilité du bureau de tabac que tient sa femme.

Il y a cet ancien médecin qui en a pris aussi pour trente ans et qui passe tous les diplômes possibles. Il sert également d’écrivain public et n’arrête pas d’écrire à l’Administration lorsqu’il constate des dysfonctionnements.

Enfin, il y a ce type maghrébin, grand, sportif, plutôt beau mec qui, lui aussi, passe des diplômes. Là, il est sur un doctorat de philosophie, « mais je ne trouve pas de réponse ». Il a le regard perdu. J’apprendrais qu’il a tué sa femme, et qu’il ne s’en remet pas.

Et puis, sans doute à cause des titres de mes bouquins (Tue ton patron, ça fait causer), ils

par Efix

me parlent de l’usine, du travail. La plupart de ceux que je croise ont préféré éviter l’usine. « Mais j’ai du respect pour les ouvriers, me dit Pierrot, moi ce sont les banques et l’État que j’ai attaqués. » Un autre dit n’avoir travaillé que quelques mois sur un chantier et y avoir connu une vraie solidarité, « pas comme en taule ». Pourtant, ils sont quasiment tous obligés de bosser, pour rembourser la partie civile, pour cantiner, pour avoir un petit pécule en sortant ou pour avoir un aménagement de peine, mais ils dénoncent tous les cadences infernales, des jours où il faut travailler beaucoup et des jours où il n’y a rien à faire, suivant les « concessionnaires » qui ont des contrats avec la prison.

De grosses entreprises, souvent. Ce qu’ils dénoncent tous et qu’ils vivent comme une injustice, surtout, c’est la présence des cotisations vieillesse sur leurs fiches de paie. Ils doivent les payer mais, à cause du taux horaire trop bas et du nombre d’heures effectuées, ces trimestres de travail ne seront pas comptabilisés au moment de leur possible départ en retraite. Oui, même en prison, on pense à la retraite !

Paru dans CQFD en juin 2012 (n°101) rubrique : je vous écris de l’usine, par Jean-Pierre Levaray

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