Pennsylvanie: le gaz de schiste empoisonne la vie des habitants

Le gaz de schiste s’est énormément développé aux Etats-Unis. Mais à un prix très lourd pour la vie quotidienne des habitants et pour la beauté des paysages. Reportage dans le comté de Susquehanna, en Pennsylvanie.

Tammy Manning regarde son petit-fils gambader dans le pré, à l’orée des cultures de maïs en train de mûrir sous le puissant soleil de l’un des étés les plus chauds de l’histoire de la Pennsylvanie.

Dans cet Etat de l’est, les denses forêts succèdent aux champs, aux pâturages et aux fermes qui s’accrochent aux pentes douces des collines. Aucune industrie, aucune usine n’avait défiguré ce paysage façonné par l’économie laitière. Mais c’était avant que le virus du gaz de schiste ne contamine les esprits. Que les tours de forage n’envahissent les lieux. Que les routes de terre soient prises d’assaut par d’énormes camions-citernes.

Que de gigantesques torches n’illuminent jour et nuit les alentours en crachant bruyamment leurs flammes. Que les arbres ne laissent la place à des stations de pompage. Que les pipelines dessinent de grosses saignées dans cet environnement préservé jusque-là. Et que la poussière ne recouvre le tout…

Il est 18 heures et la journée a été belle, reconnaît Tammy, 44 ans, mère de trois enfants et grand-mère de trois petitsenfants. « Mais là, j’aurais besoin d’une bonne bière », lance-t-elle à Vera Scroggins, une activiste anti-gaz de schiste qui lui rend visite pour faire le point sur ses « problèmes ». Un doux euphémisme pour parler de l’enfer qu’elle vit.

Elle qui cumule les ménages chez les particuliers et dans les entreprises pour joindre les deux bouts, alors que son mari vient d’être licencié de son emploi de menuisier. Histoire de rappeler que le taux de chômage de ce swing state, qui hésite entre démocrates et républicains à chaque élection présidentielle, a encore augmenté en août pour rejoindre celui du pays. A 8,1%.

Vera Scroggins et Craig Stevens, deux militants écologistes opposés au gaz de schiste


Ennemi sournois

L’enfer de Tammy ne se cache pas derrière ces funestes statistiques. Son enfer, c’est à l’industrie pétrolière qu’elle le doit. A ces compagnies américaines, mais aussi européennes comme Total et Norse Energy, qui trouent le sol de sa région depuis quelques années à la recherche du nouveau miracle économique de l’Oncle Sam : les hydrocarbures non conventionnels, ces fameux gaz et pétrole de schiste dont l’Europe a interdit l’extraction. Provisoirement du moins.

La facturation hydraulique horizontale ou fracking : voilà l’ennemi sournois de l’habitante de Franklin Forks, un petit village perdu dans le comté de Susquehanna et traversé par la route menant à Dimock, le ground zero de cette nouvelle industrie qui consiste à injecter sous pression des millions de litres d’eau chargés de produits chimiques dans les entrailles de la terre pour fracturer la roche et en extraire l’or noir.

De cette ruée, de ces promesses d’emplois – non tenues, du moins pour les habitants du coin qui, comme sœur Anne, ne voient pas le boum économique venir et vivent toujours aussi chichement –, Tammy n’en veut pas. Ou plus, même si personne ne lui demande son avis.

« Je suis à bout », lâche-t-elle en rappelant que son malheur vient de l’énorme gisement Marcellus qui dormait sous leurs pieds et que les hommes, pour l’argent, ont réveillé. « L’eau de notre puits, la richesse des gens d’ici, est devenue grise du jour au lendemain. C’était en décembre dernier. Puis un de mes petits-enfants qui vit sous notre toit est tombé malade. » Ailleurs, les gens se plaignent d’infections pulmonaires, de plaques qui apparaissent sur la peau, de cancers en hausse, de maux de tête permanents, d’asthme…

« C’est insupportable », témoigne Rebecca Roter, qui a fui la pollution de New York pour se réfugier dans le village de Brooklyn, à deux pas de Dimock. « D’autant que du gaz et de la poussière de silice s’en échappent. Aujourd’hui, je dois prendre des médicaments pour respirer normalement. »

Les autorités ont demandé des analyses qui montrent que quelque chose cloche. Les pétroliers, eux, minimisent. Les politiciens ferment les yeux. Or, pour Vera Scroggins, le coupable est tout trouvé : c’est le méthane qui, libéré par la fracturation hydraulique, remonte sournoisement vers la surface en se faufilant à travers les fissures rocheuses pour atteindre la nappe phréatique, puis l’air libre tuant parfois des animaux.

« Notre eau sentait mauvais, confirme Tammy. Puis, on a vu de grosses bulles remonter dans nos tuyaux et à la surface du lac tout proche. » Mais elle, à la différence de voisins, n’a pas vu son robinet cracher des flammes à cause du méthane. « Depuis, les autorités nous ont installé un réservoir à côté de la maison. Mais c’est à nous de payer l’eau amenée par camion. »

De l’arsenic au radium

Un exemple parmi des centaines dans la région souligne Ray Kemble, dont le jardin avec ses banderoles dénonçant la pollution témoigne de la lutte – probablement déjà perdue – contre l’industrie du gaz. « Ici, tout le monde ou presque a perdu son eau », peste cet homme à tout faire qui livre chaque jour ses amis avec son petit camion. Un business comme un autre, regrette-t-il avant de fustiger ses voisins qui s’accommodent très bien de l’industrie du gaz. « Par peur des toute-puissantes compagnies pétrolières qui achètent les politiciens jusqu’à Washington DC », lance Ray, la cinquantaine, cigare au bec.

Faux, rétorque l’un des « pro-gaz », qui traitent les opposants de « terroristes ». Pourquoi ? « Parce qu’ils ne font pas confiance au gouvernement. » L’argument fait rire Vera Scroggins. « La région est pauvre. Et beaucoup touchent de l’argent pour le gaz qu’on extrait de leur sol. Les autres se taisent parce qu’ils travaillent directement ou indirectement pour elles. Les communautés sont très divisées ici. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que les industries pétrolières ont tout acheté. »

Même des propriétés trop exposées à la pollution provoquée par les dizaines de produits chimiques toxiques, dont du méthanol, de l’éthylène glycol ou de l’acide sulfurique, qui sont mélangés à l’eau injectée dans les couches de schiste. Et personne ne sait vraiment ce qu’ils deviennent une fois qu’ils sont dans le sol et qu’entre 40 et 75% de ces fluides ne sont jamais récupérés. Pire, l’eau qui reflue à la surface avec le gaz fait remonter des poisons autrement plus dangereux comme l’arsenic, le benzène ou encore des produits radioactifs tels que du radium, du radon ou de l’uranium.

Aujourd’hui, Tammy ne sait pas si elle doit rester ou partir. Mais pour aller où, se demande-t-elle. « Et surtout qui voudrait acheter une maison dont l’eau est polluée. » La voilà, elle et sa famille, sacrifiée sur l’autel du nouveau dieu « non conventionnel ». Que représentent en effet les prières d’une Tammy Manning face aux énormes réserves de gaz de schiste – 666 trillions de m3 au niveau mondial, soit le triple des réserves de gaz conventionnel – qui sont désormais à portée de tuyaux et de pipelines des usines américaines. A un prix très bas.

Avenir négligé

Alors que les Etats se débattent dans le piège de la dette, rien ne devrait stopper cet afflux d’argent frais. Mieux même, écrit Edward Morse dans un rapport publié en mars 2012, les USA pourraient devenir un nouveau géant pétrolier en 2020. Pour le responsable de la recherche sur les matières premières de la banque Citigroup, cette indépendance énergétique créerait entre 2,7 et 3,6 millions d’emplois.

Des perspectives qui font scintiller des étoiles dans les yeux des deux candidats à la présidentielle. Mitt Romney parce qu’il a déjà promis d’ouvrir grandes les portes du paradis aux pétroliers. Barack Obama parce qu’il sait que sa réélection dépend de l’emploi – 400 000 auraient déjà été créés grâce au gaz de schiste – et qu’un peu de populisme à la sauce nationaliste ne fait jamais de mal à personne…

Même pas à un Prix Nobel de la paix qui « a oublié ses promesses de promotion de l’énergie verte », tonne Albert Appleton, un expert new-yorkais en protection des eaux. « Notre pays se trompe en investissant dans ces hydrocarbures. C’est du court terme. On ne prend pas en compte le vrai impact sur l’environnement, le vrai coût à long terme des pollutions sur les nappes phréatiques et les eaux de surface. Et surtout on néglige le vrai avenir, le renouvelable. »

Aujourd’hui, personne ne veut entendre ce discours. L’économie doit repartir. Tel est le mot d’ordre. Quoi qu’il en coûte. A Tammy, Ray, Vera, Rebecca et aux autres.

Source: http://www.reporterre.net/spip.php?article3400

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