Témoignage de mon aïeul sur la résistance en Franche-Comté

J’ai envie de vous faire part de l’histoire de mon arrière grand-père durant la seconde guerre mondiale. J’en avais déjà brièvement parlé dans un article il y a quelques années, mais sans plus. Je souhaite vous apporter ici son témoignage. Ma grand-mère ma donné une partie des documents sur lui pour que j’en fasse une copie, par pudeur, je masquerai son nom, en effet il n’a jamais voulu recevoir de décorations ni d’honneurs… Estimant (selon ses propres mots) : «Ce que j’ai fait était normal […] tout le monde aurait du faire de même». Il figure toutefois sur la liste des résistant-e-s de Franche-Comté. C’est un témoignage rare que je tiens à livrer ici.

En italique, ce sont les mots de mon aïeul, en « normal » ce sont ceux de l’interlocuteur l’ayant questionné. En gras, ce sont les phrases qui me frappent le plus, elles servent aussi de guide dans la lecture (vu le pavé).

« La drôle de guerre, comme on l’a appelée, c’est en Suisse qu’elle s’est terminée pour moi. Si on m’avait raconté ça, quand j’ai été mobilisé en septembre 1939, je n’y aurais pas cru.

À l’époque j’avais 29 ans, et je servais au 10e bataillon du génie. On s’en est allé faire des casemates, pas du tout dans le nord de la France, comme on aurait pu le penser, mais dans le secteur fortifié du Jura central et de la Suisse, plus exactement aux Fins, un gros pays d’élevage qui est tout prêt de la frontière, du côté de Morteau. Je me disais : Ça n’est quand même pas possible qu’il vienne à l’idée des Suisses de nous attaquer ! mais je n’étais que secrétaire du capitaine, avant de devenir le cuisinier des officiers. À des postes comme ceux-là, on ne voit pas bien l’ensemble des choses.

L’armistice nous a surpris sur place sans qu’on ait jamais eu un coup de feu à tirer, et le bataillon a reçu l’ordre, le 26 juin, de passer en Suisse avec armes et bagages. Nous avons été désarmés et internés près du lac de Neuchâtel, puis de là à Gettnau, du côté du lac de Sempach, toujours dans le canton de Lucerne. J’attendais la pleine lune du 13 août pour m’évader, mais, le 10, nous avons été dirigés sur le Tessin.

La garde n’était pas très stricte, mais plutôt aimable, voyez-vous, car les Suisses se montraient extrêmement bienveillants à notre égard. On aurait dit qu’ils étaient honteux pour nous de notre défaite. Je mettais de côté tous les jours un peu de ma ration, car j’avais vu revenir au camp, épuisés à force de n’avoir eu à manger que de l’herbe, des camarades qui avaient essayé de passer par le Saint-Gothard. Moi, j’étais décidé à prendre le train.

Comme cuisinier du camp, j’ai réussi à aller à Bellinzona pour le ravitaillement, ce qui m’a permis de repérer la gare, et grâce à une paysanne très pauvre, à qui j’ai donné quelques boites de conserve et de l’argent, j’ai pu me procurer un costume civil qu’elle m’a acheté en ville. L’argent, je l’avais par le versement que les suisses nous faisaient de la part du gouvernement français, à ce qu’on disait, à raison d’un franc suisse par semaine. Et par un de nos gardiens, genevois français, j’avais une filière à Genève, où il m’avait dit d’aller au café qui faisait l’angle de la rue du Vieux Collège, après le pont du Mont-Blanc. Il m’avait aussi recommandé de prendre le train à Bellinzona un samedi soir, vu que, ce jour-là, il y avait beaucoup plus de gens à voyager et qu’on se ferait moins remarquer. Quand je dis «on», c’est que nous étions deux à vouloir nous évader. Mon gardien m’avait dit de prendre deux aller et retour pour Lucerne, de manière à ne pas éveiller la méfiance du contrôleur, puis de prendre à Lucerne des billets pour Neufchâtel, et une fois là de quitter le train qui allait sur la gare de Cornavin, à Genève, parce qu’il était trop surveillé. Il m’avait aussi recommandé de partir le 7 septembre, étant donné qu’on arriverait à Neufchâtel le jour de la foire, qui attirait beaucoup de monde.

Notre camp était situé près d’un petit pays qui s’appelle Monte-Carasso, près de Sementina, et au bord du Tessin, une rivière splendide. C’est le Tessin qui, sur un côté du camp, remplaçait les barbelés. Vu mes fonctions de cuisinier, je pouvais me déplacer ici et là sans attirer l’attention de personne, et j’ai pu ainsi repérer un endroit de la rivière ou il y avait des rochers presque à fleur d’eau. J’oubliais de vous dire que la paysanne avait aussi acheté un costume pour mon copain André, qui s’était décidé à partir avec moi bien qu’il eût un peu la frousse.

À la tombée de la nuit, le samedi 7 septembre, on s’est tous deux habillés en civil et les camarades ont immédiatement récupéré nos uniformes. Nous n’avons eu besoin que de nous mettre pieds nus pour traverser la rivière en marchant sur les rochers, et nous avons débouché sur un petit chemin. Juste au moment où nous approchions d’un réverbère, on tombe sur une patrouille. Heureusement, les soldats avaient l’air d’être un peu en goguette, et j’ai pris mon meilleur accent pour leur dire au passage : « Buona sera ! » Ils m’ont répondu très poliment de même, sans rien demander.

Il n’était encore que 11 heures du soir, et le train ne partait de Bellinzona qu’à minuit vingt. Il a fallu traîner un peu pour ne pas monter trop tôt à la gare, enfin le train s’est amené, on est monté dans un compartiment… Pas de chance, on s’y est trouvés seuls tous les deux. André, qui avait déjà la pétoche, s’est mis dans un coin, et on a attendu les événements, qui se sont présentés quand le contrôleur est venu poinçonner nos billets. Comme nous avions des aller et retour, il n’a pas fait attention, mais aimable comme tous les suisses, il s’est mis à expliquer quelque chose à mon copain, qui n’y comprend rien et lui répond : « Comment ? » Là, j’ai commencé à vibrer un peu, mais le contrôleur se tourne vers moi et recommence la même explication. « Si, si, si ! » je lui fais, toujours en prenant mon meilleur accent. Avec « bonjour» et « bonsoir », c’est à peu près tout ce que je savais dire en italien.

On arrive à Lucerne, où il faut descendre, et voilà mon copain qui est pris de panique en s’imaginant que tout le monde avait les yeux fixés sur lui. C’est qu’il en a eu la colique, pour de bon ! Mais j’avais prévu le cas, et j’ai sorti ma fiole d’eau d’arquebuse pour lui en verser sur un morceau de sucre qu’il est allé sucer à l’écart. Quand il est revenu, ça allait mieux du côté intestins, mais il croyait toujours qu’on le surveillait, surtout un homme, qu’il m’a montré. Je lui ai dit qu’il se faisait des idées, mais, pour le rassurer, il a fallu que j’aille me mettre près de la personne en question. Enfin, j’ai pu aller faire la queue pour acheter nos deux billets pour Neuchâtel, et j’ai acheté un journal pour qu’André puisse se cacher la figure une fois dans le train, comme font les évadés qui ne veulent pas qu’on engage la conversation avec eux.

On a fait le voyage de Lucerne à Fribourg sans histoire, en jetant par la fenêtre nos billets d’aller et retour de Bellinzona à Lucerne pour qu’on ne les trouve pas sur nous, et on a fini par arriver à Neuchâtel. À vol d’oiseau, on était à moins de trente kilomètres de l’endroit où on avait cantonné pendant la drôle de guerre, et il n’y avait qu’à aller à Morteau pour prendre le train qui nous aurait emmené à Dole, mais contrairement à ce qu’on dit le chemin le plus court n’est pas toujours la ligne droite. La frontière était trop bien gardée dans ce coin-là, et plus encore par les allemands que par les suisses.

La ville de Neufchâtel était tout en fête. On s’est procuré chacun une serviette pour avoir l’air de représentants, et on a pris un taxi pour Genève. Mais, en cours de route, il est tombé en panne, et il a fallu finir à pied. Quand nous sommes arrivés dans le café qui m’avait été signalé, il ne nous restait plus en poche à nous deux que dix centimes. Pour nous donner une contenance, et nous habituer un peu aux gens du café, on a quand même commandé une bière, mais au moment de payer on a montré nos dix centimes. Ces braves gens ont tout de suite compris.

Le patron, qui avait servi à la Légion étrangère, était très francophile. Il nous a dit qu’en ce moment la situation était assez mauvaise, deux polonais ayant été abattus la veille à la frontière par les suisses parce qu’ils ne s’étaient pas rendus aux sommations. Il nous a installé dans une chambre, au 7eme étage d’un immeuble, voisine de celle du concierge, en nous recommandant de ne pas faire de bruit, et même de ne pas parler. Au bout de quarante-huit heures de ce régime là, on a été pris de claustrophobie, et nous n’avons pas pu résister au désir de faire un tour dans Genève. Ça nous a valu de nous faire engueuler par le patron, mais il nous comprenait bien, et nous a dit : « Patientez encore un peu, vous allez passer. » Un beau jour, on a vu arriver dans son café deux français qui nous ont serré la main : « Allez, on vous emmène ! » et qui nous ont fait monter chacun sur le tan-sas de leur moto.

Ils nous ont expliqué que beaucoup de français, qui avaient leur travail en Suisse avant la guerre, et qui avaient été appelés en France par la mobilisation, attendaient à Annemasse le visa qui leur permettrait de retrouver leur famille, qu’ils avaient laissée derrière eux, et leurs occupations. Les douaniers suisses leur permettaient de franchir la frontière pour téléphoner à leur femme, d’un bistrot qui se trouvait à côté de la douane. Le système était donc simple : on allait au bistrot en question, on buvait un coup, on attendait la relève, et on faisait comme si on était de ceux qui avaient eu la permission de venir téléphoner. C’est ce qu’on a fait, et je ne peux pas dire que mon copain et moi nous sommes passés en France : plus exactement, ce sont les douaniers suisses qui nous y ont refoulés.

J’étais en France, mais en zone libre, tandis que ma femme était en zone occupée, et même interdite. J’avais pu lui écrire alors que j’étais encore à Lucerne, et elle m’avait répondu, mais sa lettre était partie pour Gettnau, et de là sur Sementina, ou elle était arrivée après mon évasion. La  » Militär- Zensur  » suisse, autrement dit la  » censure militaire « , avait ouvert la lettre, comme la censure allemande l’avait déjà fait, et, toujours réguliers, les suisses l’avaient renvoyée, après avoir mis dessus le cachet : RETOUR — Le destinataire n’a pu être atteint — Évadé. La lettre avait suivi la même filière en sens inverse, et par les moyens du bord ma femme m’a fait savoir qu’elle lui était revenue. Les allemands avaient certainement remarqué le cachet, ce qui a fait que j’ai jugé prudent de ne pas rentrer tout de suite chez moi. Ne sachant combien de temps cette situation allait durer, j’ai monté un magasin à Poligny. Mais ma femme s’est arrangée pour obtenir un Ausweis en produisant des papiers comme quoi j’habitais Dole, en même temps qu’un autre pour elle, et elle est venue me chercher en zone libre. C’était au mois de juillet 1941. Je me suis installé à Dole, ou il ne m’est rien arrivé de fâcheux.

La Ligne franchie par mon aïeul.

La Ligne franchie par mon aïeul.

Au printemps de l’année 1942, je vois se présenter un de mes amis, épicier à Auxonne, qui s’appelait Mougin. Il avait été fait prisonnier par les allemands, et après cinq ou six tentatives était parvenu à s’évader. Il voulait passer en zone libre, et me dit : « J’ai essayé par la Loue, je l’ai suivi tout au long, mais elle est trop haute, et c’est trop surveillé. »

J’avais un DK 5, autrement dit une 1500 kilos, qui fonctionnait au gazogène. Ça supposait des outils, dont une grande fourche pour retirer les cendres sans éteindre le charbon de bois. Tout ça, je le mettais dans une longue caisse qui était sous le siège. Mon ami s’est allongé dans la caisse, et en route ! Vu que j’étais approvisionneur, je disposais d’un laissez-passer frontalier, et nous sommes tranquillement passés en zone libre par Chissey sans que les allemands se doutent de rien. Il est parti sur Lons-le-Saunier, le tour était joué.

Je ne saurais trop vous dire comment j’ai été mis en rapport avec le père Philippe, recteur du collège des jésuites de Dole, un collège qui existe toujours mais qui est maintenant tenu par le clergé diocésain. Le concierge du collège était un mutilé de la guerre de 1914, amputé du bras droit, qui s’appelait Perrin. Concierge dans l’âme, très réglo comme on dit, avec lui pas moyen de discuter sur la consigne, mais ça ne l’empêchait pas d’être patriote, au contraire. Le père Philippe le voyait arriver dans son bureau : « Mon Peure — c’est ainsi qu’il l’appelait — il y en a encore un qu’est en train de réclamer en bas, qui dit qu’on l’a envoyé à vous. Alors, qu’est-ce que je fais, mon Peure ? » Le père Philippe descendait à la conciergerie et se trouvait en face d’un évadé qui lui demandait de le faire passer en zone libre.

« — Mais mon ami, vous vous trompez ! » disait le père Philippe. «on vous a induit en erreur, je ne me suis jamais occupé de choses pareilles !» L’évadé était envoyé au père Philippe par une filière, et il savait qu’après s’être présenté il ne devait pas insister, mais faire le tour du collège par l’autre porte. Le père Philippe était déjà là à l’attendre, et le cachait. Dans le cas contraire, c’est que le type était un mouton, et il n’en manquait pas.

Après avoir interrogé son homme, le père Philippe venait me prévenir et on arrangeait une date. Le jour venu, je le voyais passer devant mon magasin et s’arrêter un instant comme pour jeter un coup d’œil sur la devanture. L’homme dont il m’avait parlé arrivait un tout petit peu après, il regardait aussi la vitrine, puis entrait tout seul comme un client, et me disait simplement « Philippe ». C’était le mot de passe. Quand le père Philippe voyait à travers la devanture qu’on s’était entendus tous les deux, il s’en allait.

Alors mon gars faisait comme avait fait mon ami Mougin : il s’allongeait dans la boîte à outils du Gazo, et on partait. Combien en ai-je passé ? Oh, ça ne fait pas une multitude ! Mais tout de même, quarante-deux, exactement, et toujours sans histoire, sauf une fois où l’affaire a failli mal tourner, avec un alsacien qui était déserteur de la Wehrmacht : un bon gibier pour les allemands, celui-là ! Dans ma caisse à outils, j’avais fait une petite fente pour que celui qui était à l’intérieur puisse respirer. Ça lui permettait aussi de voir un peu ce qui se passait au-dehors, notamment au poste frontière, où il pouvait se régaler en regardant les bottes des douaniers et des soldats allemands car la caisse était assez basse, la cachette prenant sous le châssis. Par cette fente, mon alsacien a aperçu une raie blanche en travers de la route, et cet imbécile a cru que cette raie blanche était la Ligne. Dès que ma camionnette l’a dépassée, il s’est mis à chanter dans la caisse, et pas moyen de le faire taire ! Il a fallu que je m’arrête pour l’engueuler un bon coup. Alors il est devenu sage comme une image la peur que le pauvre gars avait de se faire prendre, car pour lui c’était le poteau d’exécution, avait doublé à partir du moment où il s’était cru trop tôt en zone libre.

Une autre fois j’ai eu à emmener une cousine de ma femme, qui était institutrice à Dole et qui voulait prendre ses vacances chez elle, en zone libre elle aussi. Mon point de passage régulier était maintenant Parcey. Une fois franchi le pont où était le poste frontière, j’abordais la côte de l’As de Pique, mais une fois hors de vue des allemands j’entrais dans le bois qui va sur Nevy-lès-Dole, ayant calculé mon horaire sur celui du car de Lons-le-Saunier, mais ne voulant pas qu’on voie ma camionnette. À l’heure voulue, mon passager était à l’arrêt du car, sur la route, et, une fois le car parti, je m’en allais. Mais il est arrivé, le jour où j’ai passé la cousine de ma femme, qu’un dolois [Habitant de Dole] a vu entrer ma camionnette dans le bois, et l’a reconnue à cause de sa bâche blanche. Un bout de temps après, à l’heure du car qu’il attendait lui aussi, il me voit ressortir avec une jeune fille, et a imaginé ce que vous pouvez penser. « ah, monsieur **********! Je n’aurais jamais cru ça de vous ! » Mettez-vous à ma place : à moins d’éventer tout mon truc, impossible de lui donner la moindre explication. Pour ce monsieur, je suis donc devenu quelqu’un qui avait trompé sa femme. Je dois dire qu’il a été très chic, car personne à Dole n’a entendu parler de cette affaire.

Ceux que j’avais à faire passer, je les chargeais dans ma caisse à outils derrière la poste, à mon entrepôt où je gardais ma marchandise. Un jour où je venais d’y mettre un prisonnier évadé, je vois accourir une voisine de mon magasin : « Monsieur ********* Vous allez à Poligny ? Oh, monsieur *********, emmenez-moi s’il vous plaît, il faut absolument que j’aille là-bas voir ma fille ! »

Sur le plan des allemands, l’affaire ne posait pas de problème car cette dame avait un laissez-passer frontalier tout aussi en règle que le mien, sa fille ayant à Poligny un magasin de chaussures, mais je voulais à aucun prix qu’elle sache que j’avais un prisonnier à bord. « Écoutez madame, je dis, vous ne pourriez pas attendre ? Venir une autre fois ? » « — Non, non, monsieur ********* ! C’est très pressé, oh je vous en prie, emmenez-moi ! » Qu’est-ce que vous voulez ! Il a bien fallu la faire monter et s’asseoir sur la banquette. Mais cette fois-là, pas question de m’arrêter dans la côte de l’As de Pique ! J’ai donc roulé jusqu’à Poligny, et je n’ai soulevé la banquette qu’après le départ de cette dame. Mon prisonnier ronflait consciencieusement, s’étant endormi en cours de route.

C’était les accidents du métier… J’ai eu à faire passer un homme qui avait une jambe de bois. En montrant mes papiers au poste frontière, qu’est-ce que je vois ? Le bout de son pilon qui dépassait ! Il avait trouvé plus commode de l’enlever pour le caser à côté de lui. Une chance que les allemands n’aient pas fait attention.

Je dois dire que la caisse n’était pas bien large, et j’ai été obligé de dévisser une planche pour qu’un bon moine, aussi gros que les moines qu’on voit sur ces petits tableaux qui les représentent en train de ripailler autour d’une bonne table et devant un bon feu, puisse entrer dedans. Ce moine était gros, mais résistant dans l’âme et administrateur de l’abbaye Notre-Dame-des-Dombes, ou des religieux ont été martyrisés pour avoir caché un très grand nombre de résistants. »

« — Quarante-deux passages, cher monsieur *********, c’est un chiffre important, qui représentait l’accumulation d’un grand nombre de risques. Mis à part les incidents que vous nous contés, il ne vous est rien arrivé de fâcheux ? »

« Jamais. Il faut vous dire qu’on a toujours été muets comme des carpes et qu’à Dole personne ne s’est jamais douté de rien.

Mon beau frère ***** avait, comme moi été interné en Suisse, et lui aussi dans le Tessin, mais il était resté là-bas. On pouvait lui envoyer des colis : j’ai travaillé un pain d’épice pour mettre dedans de l’argent avec toutes les adresses qu’il fallait, et quinze jours plus tard on apprenait qu’il était arrivé en zone libre. Il fallait l’emmener ici. Pour lui j’ai utilisé un autre système.

J’ai rapporté de Poligny  une grosse caisse en bois, vide, qui avait contenu des anguilles fumées. À Parcey, on l’empoigne tous les deux, comme si elle avait été lourde, on passe devant le poste allemand, on la pose un peu plus loin, et je reviens vers les poste pour présenter mes papiers. Les allemands me contrôlent, et remarquant qu’ils ne s’intéressaient pas à *****, je lui ai fais un petit signe : « Allez, du vent ! » il est parti dans la nature, et les allemands ne se sont aperçus de rien.

Je vous ai parlé du père Philippe, mais il ne faudrait pas que j’oublie le chanoine Normand, curé de la cathédrale : s’il était ici ce soir, il me ferait les gros yeux pour me rappeler qu’il fallait dire « l’abbé Normand », car il n’aimait pas beaucoup les titres. Lui aussi était au bout d’une filière de prisonniers évadés, qu’il envoyait à la Providence, une pension de jeunes filles dont le vrai nom est Cours Sainte Marie, tenue par des religieuses en vêtements laïcs. Quand le passage de la Ligne était plus difficile un jour plutôt qu’un autre, il faisait prendre patience à ses protégés en leur portant des cigarettes, tout en rouspétant parce qu’ils fumaient trop : « Si les boches s’amènent,qu’est-ce qui va se passer ? Ils vont se dire qu’ils sont chez des femmes qui fument, et n’oubliez pas que vous êtes ici chez des religieuses ! Fumez donc un peu moins !  »

Eh bien, notre bon curé a été arrêté, et il a fait deux ou trois mois de prison. Un séminariste allemand, qui était soldat comme les autres, l’avait prévenu… En passant près de lui, il lui avait dit mine de rien : « Monsieur Normand, faites bien attention à vous ! » C’est que Dole était tout près de la ligne, et que la Gestapo avait l’œil ! Elle était installée dans une grosse villa qui a depuis été transformée en maternité. Je crois que vous êtes descendu au Chandioux ? »

« — Mais oui, et je connais en France peu d’hôtels où je trouve autant de plaisir à séjourner ! L’excellence de son service n’est surpassée que par sa table. On m’y a fait goûter ce midi des œufs pochés à la jurassienne dont j’ai noté la recette […] » « — Eh bien vous étiez à côté de l’ancienne Kommandantur, qui avait ses bureaux dans le bâtiment qui donne en plein sur la place Grévy, ainsi que la Feldgendarmerie, où j’ai été emmené le mardi de Pâques 1944, à 6 heures du matin, après que tout le quartier de la poste ait été cerné. J’avais été vendu par quelqu’un. »

« — Voilà, si je l’avais su plus tôt, qui m’aurait empêché de savourer mes œufs pochés. Mais je croyais vous avoir entendu dire que vous n’aviez connu aucune mésaventure du fait de vos transports de passagers clandestins d’un côté à l’autre de la ligne  ? »

« — Ça n’étais pas une question de passage de la ligne, mais de ravitaillement des maquis du Haut Jura, surtout formés par des membres du S.T.O., et où j’avais des amis. Je me sentais en danger, et j’avais repéré une lucarne par où je pourrais m’évader en cas d’alerte, mais vous savez ce que c’est quand on a une femme et des enfants… Je me suis dit que, s’ils ne me prenaient pas, c’est contre eux que se retourneraient les boches, alors je suis resté.

Ils m’ont donc emmené à la Feldgendarmerie, et m’ont fait attendre jusqu’à 11 heures du matin  pour être interrogé. Là, j’ai eu une chance extraordinaire, car sur le chapitre des choses à me reprocher les allemands avaient l’embarras du choix. L’adjudant qui m’interrogeait – Oh sans brutalité, juste en me houspillant un peu – a été appelé au téléphone et je me suis mis à causer avec l’allemand qui me gardait, par un gendarme au collier de vache primée, mais un simple soldat de la Wehrmacht, un brave homme qui est allé jusqu’à me montrer les photos de ses enfants. Tout en bavardant avec lui, je m’approchais du dossier que l’adjudant avait posé sur la table, et j’ai pu lire dessus, écris en grosses lettres, le nom de SAUSSARD.

Saussard était un séminariste, qui était venu me trouver pour me demander de ravitailler des séminaristes réfractaires au S.T.O., réfugiés dans une colonie de vacances de la paroisse dont je m’occupais. D’avoir pu lire son nom m’a permis de préparer ma défense, et j’ai tranquillement attendu le retour de l’adjudant. Il s’est rassis, et il a recommencé son interrogatoire : «Alors, vous allez souvent faire des livraisons ? » « — Oui, je dis. Tenez, la semaine dernière, je suis allé jusqu’à Vals-les-Bains, dans l’Ardèche, c’est pas tout prêt. » « — Mais est-ce que vous n’avez pas livré dans le Haut Jura pendant un certain temps ? »

 « Là, c’était autre chose, car tous mes camarades avaient été pris depuis six mois, et les allemands savaient tout sur mon compte.

— Écoutez, monsieur, j’ai dit, quand l’armée allemande réquisitionnait mon camion, je le prêtais, hein ? Eh bien, quand on m’a demandé de livrer de la marchandise à la colonie de vacances, j’ai fait pareil. Je l’ai livrée, c’est tout. »

«L’adjudant se préparait à me tendre un piège à cause de Saussard, mais en disant de moi même que j’étais allé ravitailler la colonie de vacances, comme si elle avait fonctionné normalement, je lui coupais l’herbe sous le pied. Il m’a regardé un moment sans rien dire, et puis s’est levé : « Je ne peux pas vous rendre votre liberté. » J’ai compris que l’interrogatoire était terminé.

On m’a d’abord emmené à la caserne, et de là à la prison de la Butte, à Besançon, où je suis resté soixante trois jours, dans une cellule que je partageais avec des français dont plusieurs ne sont pas rentrés. J’ai été de nouveau interrogé, mais cette fois par la Gestapo de la rue Lecourbe. Bien que je n’aie pas été brutalisé, j’ai compris pourquoi d’autres s’étaient suicidés. Quand on m’a conduit à la citadelle*, et que je suis passé sur un pont de bois, j’ai eu — pas même l’espace d’une seconde, mais, vous savez, il y a des moments ou une seconde c’est long — la tentation de me jeter à l’eau, à cause de la tension nerveuse qui venait de ce que j’étais resté à être interrogé dans une pièce très froide, depuis 7 heures du matin jusqu’à une heure de l’après-midi. Alors jugez un peu de ce que devaient ressentir ceux qui étaient torturés !

*Mon aïeul parle d’un pont de bois ou il a eu l’envie de se jeter. Il s’agit du pont du front Saint-Étienne de la Citadelle, ma grand-mère me l’a bien confirmé et j’ai moi même eu l’occasion par mon travail, de visiter les cellules où était mon arrière grd-père ; j’avais demandé à ce qu’on m’enferme dans la cellule, voulant ressentir ce qu’il a pu éprouver… pendant 5 min. c’est terrible !

Front-St-Etienne

Le pont en bois sur cette image de reconstitution se situe entre le front St-Etienne et le front Royal.

J’ai donc été remmené à la Butte. Dans ma cellule, on était à quatre, avec pour doyen M. Robbe, un vieux monsieur, et une paillasse, dont la paille était partie depuis longtemps. Le soir, on bordait M. Robbe dedans avec les couvertures, et les trois autres dormaient par terre. […]

Un matin, j’ai vu entrer le gardien allemand qui m’a dit : « *********, c’est fini. » « — C’est fini quoi ? je lui ai demandé. » « –Vous partir. »

« Partir, ça pouvait être aussi bien pour le poteau d’exécution, car on fusillait beaucoup à Besançon, que pour un camp d’Allemagne. Dans un cas comme dans l’autre, je me suis dit que pour moi, c’était la fin. Vous avez peut-être pu vous rendre compte, d’après tout ce que je vous ai raconté, que je suis chrétien ? […] Eh bien pour finir, je vais vous raconter une petite histoire.

Juste en face de l’endroit où j’embarquais mes prisonniers était le couvent de la Visitation. Une vieille religieuse qui était à l’agonie s’est entendu demander par sa mère supérieure : « Ma sœur, quand vous arriverez près du bon dieu, demandez-lui deux choses : la libération de M. *********, et un peu de pluie pour notre jardin qui se meurt de sécheresse. La vieille religieuse est morte le lendemain : ce même, j’ai été libéré, et c’est sous la pluie que je suis parti de la prison de la Butte. »

FIN

Mon-aïeul

Mon aïeul.

Retour courrier avec la mention «évasion».

Retour courrier avec la mention « évadé ».

Bon désolé pour la fin religieuse, mais j’ai voulu retranscrire réellement sa mémoire. Je n’allais pas m’inventer un aïeul anar, qui n’existerait que dans ma tête. Néanmoins, selon ma grand mère il a ravitaillé de nombreuses fois des maquis du Haut-Jura, dans lesquels plusieurs anarchistes ont combattus et, très souvent péri.

(1) : Fritz Sauckel, qui avait adhéré dès les premières heures au parti nazi, était devenu après avoir exercé les fonctions de Gauleiter de Thuringe, dictateur de la main d’œuvre recrutée de force dans les territoires occupés. Il fut le pourvoyeur des camps de concentration, ce qui lui valut d’être condamné à mort par le tribunal militaire international de Nuremberg, et pendu. Il se posait volontiers en théoricien du nazisme.

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