Au pied du mur

J’ai proposé à un’ camarade de s’exprimer sur une affaire qui mérite qu’on s’y arrête. Depuis plusieurs semaines, cet’ camarade a été largement calomnié’ et fustigé’ de toute part pour avoir accusé quelqu’un d’abus sexuel. N’ayant pu s’exprimer clairement dans le milieu militant sans s’attirer directement les foudres de toutes part, je lui ai proposé de lui donner la parole ici. Le but étant de réparer des non-dit, des rumeurs… Et d’essayer d’avancer avec çà. Il faut savoir que Spangle a fait preuve de beaucoup de sagesse et a énormément pris sur ellui pour rédiger ce billet de manière constructive, merci d’y prêter attention. A noter que le camarade qui a commis cet abus est aussi un ami à moi, pour le moment il a des choses importantes à régler dans sa vie, il n’est donc pas disponible n’étant même pas sur Besançon, mais lorsqu’il reviendra je compte avoir une discussion avec lui et ensuite, éventuellement je leur proposerai une discussion à tous les deux. J’espère vraiment que nous pourrons aller de l’avant, dans les meilleurs conditions possible pour toutes/tous.

Note de la rédaction


La figure du méchant violeur

Les médias et toute notre culture nous offrent de solides figures de méchants : nazis, terroristes islamistes, tueurs en série, etc, sans oublier les violeurs. Ainsi pouvons-nous sentir que nous sommes dans le bon camp, celui des gens qui « ne feraient jamais ça ». Le schéma : je suis tellement différent.e de ces méchant.e.s que je suis forcément gentil.le, peut sembler ridicule lorsqu’il est énoncé ainsi, mais il fonctionne très bien le reste du temps.

Que fait un homme qui clame sa haine viscérale des violeurs, et détaille toutes les atrocités qu’il aimerait leur faire subir ? Il affirme qu’un gouffre le sépare de tels monstres. Qu’un violeur et lui, ça fait deux. Malheureusement cette affirmation est gratuite. Elle n’empêche pas les gens ordinaires de commettre bien souvent des violences sexuelles, mais les pousse à s’aveugler, à ne pas s’interroger sur leur propre comportement.

Le consentement, 100 questions sur les interactions sexuelles

La culture du viol commence là, en nous faisant croire que des gens comme vous, moi, et nos potes, ne risquons pas de commettre de violences sexuelles puisque nous sommes bien intentionné.e.s, pas comme les méchants violeurs qu’on voit à la télé.

Zone grise

Ses effets sur la parole des victimes

Supposer que des personnes ordinaires, a fortiori des gens qu’on connaît, ne « pourraient jamais faire ça », c’est récuser d’emblée toute dénonciation de tels actes. En entendant une victime accuser son agresseur, on va se trouver face à un dilemme fallacieux : il faudrait, soit identifier la personne mise en cause à cette figure du « méchant violeur », soit considérer les faits comme n’ayant pas eu lieu ou ne constituant pas une violence sexuelle… ce que les gens choisissent le plus souvent de faire.

Ce système est très dissuasif et incite tout le monde à la minimisation et au déni (y compris, souvent, la victime elle-même). La culture du viol donne par ailleurs toutes les facilités pour interpréter des faits de façon moins gênante et éviter de parler de violence sexuelle ; elle offre aussi de nombreux préjugés sur les victimes qui rendent toute dénonciation téméraire, voire impossible.

Après de prudentes tentatives pour parler de ce qu’elles ont vécu, la plupart des victimes se résignent à subir une deuxième violence, celle de devoir se taire, plutôt que de courir le risque d’une violence plus grande.

Spécificités du milieu militant

Les choses se passent un peu différemment dans le milieu militant. On y trouve plus de gens ayant quelques connaissances théoriques sur la culture du viol, et réprouvant ce mécanisme de silenciation. Mais voilà que surgit une nouvelle figure repoussoir : les méchant.e.s participant à la culture du viol, qui prennent la défense des méchants violeurs, s’obstinent dans le déni et s’acharnent collectivement sur la pauvre victime, à coups d’arguments dégueulasses et de slut-shaming. Quels salauds !

Les militant.e.s, évidemment, ne feraient jamais ça. Leur soutien à toute victime sera sans faille ! Bien sûr, iels sont un peu gêné.e.s à l’idée qu’il faudrait écorner la présomption d’innocence. Que les victimes n’aient, la plupart du temps, aucune preuve de ce qu’elles dénoncent, soit. Que les fausses accusations soient rarissimes, peut-être. Mais de là à les croire sans preuve ? Au risque de plonger un innocent dans le cauchemar d’être accusé abominablement ?

https://lesoursesaplumes.info/2017/02/23/strategies-de-defense-des-agresseurs-sexuels-en-milieu-militant-et-comment-les-combattre-partie-13-definitions-et-formation/

Heureusement le problème peut être écarté, d’un optimiste « si le cas se présente on saura quoi faire », et surtout grâce à la certitude que ça n’arrive qu’aux autres.

Nous voyons ici qu’être militant.e et avoir des convictions antisexistes, ne signifie pas du tout que l’on est préparé.e à appliquer de vagues principes théoriques, à la réalité crue d’une situation qui nous concerne. L’enjeu est pourtant de taille. L’enjeu humain, apporter un soutien décent à la victime ou l’accabler, n’échappera à personne (du moins, tant qu’on reste dans la théorie). L’enjeu en tant que militant.e.s, est de remettre en question la culture du viol dans nos propres vies, ou au contraire de construire une légitimité à nos défaillances pour ne jamais y remédier.

Et justement…

Et justement, c’est ce qui arrive aujourd’hui. Une violence sexuelle a eu lieu et, comble de malchance, la victime ne veut pas se taire. Voici que j’ose parler, que j’ai le culot de dénoncer ce que j’ai subi de la part (horreur!) d’un militant, antisexiste notoire. Il y a plus ennuyeux encore : les faits ne sont pas spectaculaires, mais atrocement ordinaires. Il ne m’a pas sauté dessus, ni frappé ; il n’a pas profité d’un état d’ivresse ; il ne m’a même pas violé’ !

Les faits sont si banals que les reconnaître comme étant une violence sexuelle, obligerait un grand nombre de militant.e.s à reconsidérer leur propre comportement en de multiples circonstances. Certes, cela est déjà arrivé. À force d’appels à s’interroger personnellement sur le consentement dans leur propre vie sexuelle, à force de me jeter à l’eau en premier, quelques mecs sont venus me glisser parfois le demi-aveu d’une telle prise de conscience. Saluons cet éclair d’honnêteté. Mais de là à discuter collectivement, publiquement, de choses si embarrassantes, il y a loin.

Mieux vaudrait, selon certains, mettre au rencard ce slogan trop vieux, qui déraille, qui dérange : le privé est politique.

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Les faits : l’abus délibéré

Je suis chez un camarade, avec lequel j’ai beaucoup parlé la veille. Ma visite est utilitaire, nous bavardons un peu puis j’annonce que je vais rentrer. Sans prévenir, il me serre dans ses bras. Bah, un câlin, un bon gros « hug » chaste et amical, pourquoi pas ? Après notre conversation de la veille, je prends ça comme une marque d’affection un peu maladroite. Mais soudain, il m’embrasse. Sans prévenir, sans me laisser la possibilité de refuser, ni même le temps de savoir comment réagir.

Ce comportement me déconcerte, surtout de la part d’une personne qui réfléchit sur la question du consentement et qui devrait avoir conscience que ce n’est pas correct. Ne sachant comment prendre la situation, je m’abstiens de réagir trop brutalement. Il me semble que si je le repoussais aussi sec, il le prendrait très mal, et cela m’en dissuade. Je transforme rapidement ce baiser en un nouveau « hug », mettant mon visage hors de portée du sien. Puis je lui dis, très distinctement : « je ne sais pas ce que je veux ». À ce moment, j’ai confiance dans le fait que mon refus sera entendu et respecté. Mais sa réaction va finir de me déstabiliser : comme si je n’avais rien dit, il m’embrasse.

Ce sont les faits que je lui reproche : m’avoir embrassé’ par surprise, sans mon consentement, puis en passant outre mon refus. Je tiens à rendre bien clair que ce qui pose problème, c’est son incompétence : si il avait réellement acquis des connaissances à propos du consentement, il aurait trouvé évident de s’abstenir de tels actes. Si vous ne les trouvez pas problématiques et indignes d’une personne qui se dit antisexiste, je vous suggère de regarder cette petite vidéo :

 

Et si vous estimez qu’il m’aurait été simple et facile de lui dire non une seconde fois,  jetez un œil là : Je ne suis pas un égout séminal

Lien vers la brochure  » Le viol c’est quoi ? « 

Les faits : le prolongement « involontaire » de la violence initiale

Certes, si la suite a été aussi catastrophique, ce n’est pas par une volonté délibérée de sa part. Il se trouve que moi, à ce moment-là, j’ai perdu pied. Dans un état de stupeur et de panique qu’on appelle la sidération, je n’arrivais plus à réfléchir normalement, et ma seule pensée était : « surtout, ne pas empirer la situation… faisons comme si tout était normal ». C’est sans doute la pire réaction que je pouvais avoir ; tout comme la pire réaction que pourrait avoir un chat serait de rester figé dans les phares d’une voiture. Chacun.e a son histoire, chaque moment a sa disposition d’esprit, et aucune victime de violence sexuelle ne devrait avoir à se justifier de n’avoir pas réagi de façon efficace.

À partir de ce moment, j’ai donné presque tout le temps les apparences du consentement. Quand il m’a demandé de passer la nuit chez lui, j’ai de nouveau dit que j’allais rentrer, mais je n’ai osé le faire qu’en fournissant une excuse plausible ; qu’il a balayée en décidant de venir chez moi. Puis, dans les interactions à caractère sexuel qui ont suivi, j’ai eu une attitude coopérative et même active. Pourtant, je savais que je ne voulais pas, qu’il fallait que j’exprime mon malaise et mon refus. Mais je n’y suis pas arrivé, et j’ai finalement dû m’endormir avec son sexe collé contre mes fesses, bavant sur mon slip.

Quelques remarques

Ce n’est pas de gaieté de cœur que je donne de tels détails, mais parce qu’il me semble important de montrer qu’un « simple » baiser non consenti, que certain.e.s pourraient considérer comme « pas grave », est non seulement inacceptable en lui-même, mais peut avoir toutes sortes de conséquences beaucoup plus lourdes. Des conséquences dont l’auteur, quoi qu’il en soit de sa bonne foi, porte la responsabilité.

Si je mets « involontaire » entre guillemets, c’est qu’il aurait sans doute pu réaliser de lui-même que quelque chose n’allait pas, puisqu’il y est parvenu a posteriori, m’envoyant le lendemain un texto embarrassé pour me dire qu’il « espérait que je ne regrettais pas ce qui s’était passé ». Il aurait aussi pu s’assurer activement de mon consentement, en me posant la question de sorte qu’il me soit possible d’exprimer un refus : c’est une précaution largement recommandée dans des brochures comme Apprendre le consentement en trois semaines, que je lui avais moi-même fournie deux mois plus tôt.

Ce n’est pas non plus volontiers que je bafoue mes principes féministes en taisant le nom de la personne que je mets en cause. Tout auteur de violence sexuelle devrait avoir à l’assumer, par-devers lui mais aussi publiquement… si seulement ledit public voulait bien faire la part des choses. Malheureusement, à cause des préjugés qui feraient de lui un « méchant violeur », un abject criminel (et aussi suite aux pressions exercées sur moi par certaines des personnes auxquelles je me suis d’abord adressé) je ne publierai pas son nom ici.

Plutôt que de chercher à deviner de qui il s’agit, je vous propose de réfléchir au fait que beaucoup de personnes que vous connaissez, y compris vous, pourraient avoir commis une violence de cet ordre, et même ne pas y voir de problème. Car de tels faits, bien qu ‘ils soient graves, sont vraiment très banals et courants.

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Le milieu militant au pied du mur

Après une phase de déni, puis une tentative de dialogue avec l’auteur des faits, recherchant du soutien, je me suis adressé’ aux militant.e.s avec qui j’avais régulièrement, depuis des mois, évoqué la question du consentement, qui à chaque fois hochaient la tête d’un air convaincu, et à qui j’avais apporté de nombreuses brochures sur le sujet. Naïvement, je m’attendais à une réaction décente et compétente de leur part, au lieu de quoi je les ai trouvé.e.s certes un peu moins nul.le.s que le premier connard venu, mais très loin de pouvoir m’aider et en complète incohérence avec leurs principes affichés.

Soutenir un-e survivant-e d’agression sexuelle

Un certain nombre de militant.e.s se sont donc avéré.e.s incapables d’admettre l’existence de violences sexuelles en demi-teinte, commises non par une volonté consciente de nuire, mais plutôt par incompétence et incurie, et pourtant bien réelles et graves ; à savoir que ce sont de loin les plus courantes !

Nous sommes touTEs des survivantEs, nous sommes touTEs des agresseurSEs

Incapables aussi d’appliquer des principes auxquels je les avais précédemment entendu souscrire, dès lors que cela les a concerné directement. Là encore, le but n’est pas de les stigmatiser, mais de proposer à tou.te.s une réflexion sur ce décalage entre théorie et pratique, qui pourrait bien vous concerner aussi un jour.

Cependant ce billet de blog a aussi une vocation cathartique, c’est pourquoi je terminerai par une compilation de propos qui ont été réellement tenus ces dernières semaines, par des militant.e.s se définissant comme antisexistes. X désigne la personne qui m’a agressé.

Je trouve que ce qui est arrivé à X est hyper violent, et que cela mérite largement d’être approfondi, au vue de la gravité et de la dramatisation de l’événement. Pourrais tu m’envoyer ta version afin de me faire une idée plus juste de ce qui (t’) a posé problème ce jour là??

Mais si un secouriste fait du bouche-à-bouche à une personne inconsciente, tu vas me dire qu’il y a un problème de consentement ?

Tu n’es pas crédible en tant que victime parce que tu as l’air d’aller bien.

sans oser […] demander son exclusion je pense qu’il n’y a plus sa place. Clairement je n’aurais pas pu rester membre d’un groupe […] qui admettrait de tels actes sans réagir. […] je ne m’y sentirais pas en sécurité [NB : il ne parle pas de X, mais de moi !]

X est moralement bouleversé par la situation, […] Il souffre [..] De cette violence et de cette douleur nous ne pouvons pas écarter la responsabilité de Spangle, à mon sens il y a lieu parler d’abus de confiance et de faiblesse, et de calomnie ou du moins d’accusation (grave) non fondée concernant X et de manipulation nous concernant.

Selon moi on voit là un exemple des limites du slogan selon lequel « le personnel est politique », et plus généralement d’un certain extrémisme (présenté comme de la « radicalité » avec laquelle il n’a en fait rien à voir) dans l’application des principes et théories qui nous inspirent.

J’ai l’impression qu’en fait c’est toi qui n’a pas respecté tes propres limites dans cette histoire […] si c’est pour en rendre X responsable là je ne te suis plus

Normal que je te parle pas, t’as sali un pote.

[…] ces sales délires. Elle sait rien faire d’autre à part attirer l’attention sur sa petite et faible personne […] a besoin d’aide de médecins (en l’occurrence de psy qui savent régler ce genre de pb)

Les brochures lui sont trop montées à la tête […] brochures fém’ (tu sais les modes d’emploi de comment il faut baiser, comment être un parfait déconstruit…)

https://infokiosques.net/violences_patriarcales

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